|
Le film noir est une rude école de mise en scène. Des contraintes formelles et narratives très strictes, de petits budgets et des comédiens sûrs de leurs techniques constituent la règle du jeu à laquelle se sont soumis à leurs débuts la plupart des grands cinéastes hollywoodiens. En réalisant son premier film à la Warner Bros, John Huston s'inscrit d'emblée au sein d'une tradition qui a donné nu genre ses plus fortes caractéristiques.
Le Faucon maltais, (1941) est conçu comme un hommage au grand film noir des années trente, teinté d'un discret sourire qui lui donne toute sa distance ironique. Il se situe déjà du côté de la nostalgie comme, dans un tout autre style, le Grand Sommeil d'Howard Hawks. L'aspect conventionnel de la trame policière est souligné afin de mieux déplacer l'intérêt vers les personnages et vers les relations qui se nouent entre eux. La recherche de cet étrange oiseau les intéresse bien moins que la passion de la quête.
Peter Lorre et Sidney Greenstreet campent des personnages excentriques dont le jeu au second degré donne à celui de Bogart cette si particulière réticence dont il n'a pas manqué de se souvenir dans les rôles qui ont suivi. Le trésor de la Sierra Madre (1947) et le Port de l'angoisse (1948) approfondissent ce personnage dont la capacité d'agir est liée à une, ambivalence morale dont Huston s'est appliqué à cerner les, contours. Bogart échappe dans ces deux films aux rôles stéréotypés qui ont souvent été les siens et son jeu s'y libère des tics qui l'ont rendu célèbre. Le thème de la trahison dans le Trésor de la Sierra Madre est beaucoup plus important que celui de la quête de l'or qui comme le faucon maltais (en or lui aussi) n'est qu'une métaphore : fil tendu sur lequel les comportements se révèlent et écrivent les destins.
Huston part d'une situation qui l'intéresse bien moins que l'évolution des comportements dont elle doit être le cadre.
Sa dramaturgie se concentre sur les transformations des personnages, sur leur intime devenir face à un univers qui les écrase de son indifférence. Il traque les figures du destin et les images dans un contrepoint épique où l'homme seul est confronté à l'immensité du monde. Asphalt Jungle (Quand la ville dort, 1950) est à la fois un film noir, qui ne déjuge pas le genre, en respecte scrupuleusement les règles, et une grande œuvre tragique où le héros lutte contre son destin, illuminant de ce combat ténébreux l'implacable société qu'il traverse. Contrairement à l'habitude des films noirs où les acteurs ne sont que les vecteurs de l'action, Sterling Hayden en est le centre. Cependant le paradoxe tragique fait que tout se déroule comme en dehors de lui, selon la règle d'un " fatum" qui l'écrase. Le personnage incarné par Sam Jaffe est l'intercesseur des ténèbres, celui qui prépare et organise le crime pour mieux conduire le personnage vers son destin. Il sort de l'ombre de sa prison, comme Méphistophélès venu sur terre pour tenter Faust. Le canibriolage est sa seule finalité et il se laisse prendre au plaisir d'un instant plutôt que de fuir, son forfait accompli.
La jungle de la forêt vierge n'est pas moins menaçante que celle des villes. Là aussi les bêtes les plus dangereuses sont humaines. D'où la solitude des personnages de deux films jumeaux: African Queen (la Reine africaine, 1952) et Heaven knows Mr Allison (Dieu seul le sait, 1957). La nature hostile et la guerre séparent du reste du monde deux personnalités diamétralement opposées qui finissent, après bien des épreuves traversées en commun, par découvrir la richesse de leurs différences. Bogart à nouveau et l'extraordinaire Katharine Hepburn ont fait d'African Queen, par leur magistrale interprétation, une référence de mise en scène très souvent imitée, y compris par Huston lui-même, qui a renouvelé avec Robert Mitchum et Deborah Kerr l'expérience d'une intrigue très semblable. Mais si Mitchum n'a rien à envier à Bogart, Deborah Kerr n'est pas Katharine Hepburn et l'enchantement de la première version ne se renouvelle pas au même degré dans la seconde. La force dramatique de la situation vient de trois éléments : l'environnement hostile, et luxuriant de la forêt vierge, la guerre qui redouble le danger immédiat d'un autre invisible et différé et surtout la descente de la rivière et ses multiples dangers des rapides aux tourbillons, qui introduit un élément dynamique dans le récit, en accélère le cours.
Dans Haven knows Mr Allison, la nature tropicale et la menace, de la guerre, celle du Pacifique cette fois, sont bien présentes, mais il manque le facteur dynamique qui donnerait forme et mouvement à la mise en scène. L'action se déroule sur une île déserte, puis occupée par les Japonais, où une religieuse et un "marine" sont livrés à eux-mêmes. L'analyse de la découverte des contraires est dans le film de 1957 lourdement symbolisée par l'opposition de l'expérience spirituelle telle qu'elle est posée dans le roman de Charles Shaw, la Chair et l'Esprit : écueil subtilement évité par James Agee dans son adaptation du roman de C.S. Forester (African Queen) où l'opposition délibérément caricaturale au départ s'estompe au fur et à mesure des épreuves pour découvrir où, dans la différence des sexes, réside l'humanité.
Huston semble avoir moins bien résisté que d'autres à l'emprise des grands studios. On ne retrouve pas dans les films produits par Zanuck à la Fox la densité et la rigueur des précédents. Les coûteuses superproductions des années soixante dotées de distributions internationales passablement hétérogènes comme les Racines du ciel et le Barbare et la Geisha (1958) sont de grandes demeures désertes et désenchantées qui ne font pas oublier, malgré leurs couleurs somptueuses, la densité du noir et blanc des années cinquante. La mise en scène s'y perd en effets décoratifs fort éloignés de l'écriture ascétique de son chef-d'œuvre, l'adaptation du roman de Stephen Crane, The Red Badge of Courage, en 1951. L'épreuve du feu, de la lâcheté et du courage que connaît le héros, dans le secret de son âme et au fond de sa solitude dans la bataille, devient le spectacle intime de ce qui, dans cette expérience, saisit chacun d'entre nous. Comme Fabrice à Waterloo, le jeune conscrit ne rencontre que lui-même dans l'affolement du combat.
La guerre est abstraite et horrible par là ; son sens introuvable réside dans la vérité sur soi-même que chacun y rencontre. Cette tension entre la dispersion de l'événement et la concentration sur la subjectivité du personnage donne toute sa portée au roman de Crane : naissance d'une nation dans la fondation d'un sujet.
La subtile composition des plans détache les deux scènes : celle du sujet et celle du contrepoint, de l'arrière-plan sur lequel il se détache et où s'inscrit, comme par anticipation, ce qu'il lui sera possible de devenir. Ainsi le sujet prend sa place dans l'histoire, entre dans le cadre construit par la mise en scène, pour devenir le héros qu'il n'était pas au départ.
En 1960, Huston revient au noir et blanc de ses premières exigences cinématographiques pour un film qui traduit si intimement la fin d'un certain Hollywood qu'il en est devenu mythique : The Misfits, dont le tournage précède de quelques mois la mort de ses trois principaux protagonistes : Clark Gable, Marilyn Monroe et Mongomery Clift. Et le charme revient avec l'extrême désenchantement, comme si la fin d'Hollywood était la voie la plus sûre pour retrouver le cinéma.
SES RÉCOMPENSES :
1987 - Pour : LES GENS DE DUBLIN - THE DEAD
Prix Bodil - Meilleur film non-européen, Danemark.
Prix de la critique - Meilleur film étranger - Syndicat français de la critique du cinéma, France.
Prix Independent Spirit - Meilleur réalisateur - Independent Spirit Awards, États-Unis.
Prix ALFS - Réalisateur de l'année - Cercle des critiques de cinéma de Londres, Royaume-Uni.
Prix Spécial - Festival international du cinéma de Tokyo, Japon.
1986 - Pour : L'HONNEUR DES PRIZZI - PRIZZI'S HONOR
Prix BSFC - Meilleur réalisateur - Critiques de cinéma de Boston, États-Unis.
Golden Globe - Meilleur réalisateur de cinéma, États-Unis.
Prix NSFC - Meilleur réalisateur - Critiques de cinéma, États-Unis.
Prix NYFCC - Meilleur réalisateur - Cercle des critiques de cinéma de New York, États-Unis.
1975 - Pour : CHINATOWN
Prix KCFCC - Meilleur second rôle masculin, Kansas City Film Critics - Circle Awards, États-Unis.
1963 - Pour : LE CARDINAL - THE CARDINAL
Golden Globe - Meilleur second rôle masculin, États-Unis.
1957 - Pour : MOBY DICK
Ruban d'Argent - Meilleur réalisateur d'un film étranger - Syndicat national italien des journalistes de cinéma, Italie.
Prix NBR - Meilleur réalisateur - National Board of Review, États-Unis.
Prix NYFCC - Meilleur réalisateur - Cercle des critiques de cinéma de New York, États-Unis.
1953 - Pour : MOULIN ROUGE
Lion d'Or - Festival du cinéma de Venise, Italie.
1950 - Pour : QUAND LA VILLE DORT - THE ASPHALT JUNGLE
Prix NBR - Meilleur réalisateur - National Board of Review, États-Unis.
1948 - Pour : LE TRÉSOR DE LA SIERRA MADRE - THE TREASURE OF THE SIERRA MADRE
Oscar - Meilleur réalisateur, États-Unis.
Oscar - Meilleur scénario, États-Unis.
Golden Globe - Meilleur réalisateur de cinéma, États-Unis.
Prix NBR - Meilleur scénario - National Board of Review, États-Unis.
Prix NYFCC - Meilleur réalisateur - Cercle des critiques de cinéma de New York, États-Unis.
Prix WGA Screen - Meilleur scénario de western américan - Guilde des scénaristes américains, États-Unis.
SES RÉCOMPENSES PERSONNELLES :
1985 - Lion d'Or pour sa carrière - Festival du cinéma de Venise, Italie.
1984 - Prix pour l'ensemble de sa carrière - National Board of Review, États-Unis.
1983 - Prix pour l'ensemble de sa carrière - Guilde des réalisateurs américains, États-Unis.
1983 - Prix pour l'ensemble de sa carrière - American Film Institut, États-Unis.
1980 - Gala Tribute - Society of Lincoln Center, États-Unis.
1979 - Prix pour l'ensemble de sa carrière - Critiques de cinéma de Los Angeles, États-Unis.
1964 - Prix Laurel - Pour sa carrière de scénariste de cinéma - Guilde des scénaristes américains, États-Unis.
|