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Bel homme, très anglais, trop anglais, insituable, sublimement décevant, royal, Dirk Bogarde était surtout un prince du cinéma britannique, un empereur de l'émotion stylée, un James Dean qui roulait lentement et qui, du coup, aura fini par vivre près de quatre fois vingt ans. Déjà une décennie qu'on n'avait plus aperçu ce «Daddy» dégingandé, aux manières de colonel de l'armée des Indes, fixé une dernière fois sur pellicule par le cinéaste français de l'emphase et de la niaiserie provinciale, Bertrand Tavernier (Daddy Nostalgie, 1989). En remontant, avant guerre, à ses débuts d'accessoiriste et de souffleur dans un petit théâtre londonien, on se fait une image fluette mais irrésistible de Derek Van den Bogaerde, son vrai nom, né en 1921 d'un père dessinateur et journaliste au Times (d'origine hollandaise) et d'une mère comédienne (de lignée hispano-écossaise). Aide de camp dès 1941, le jeune Derek finit major.
La découverte du camp de concentration de Bergen-Belsen le marque à vie: sa composition outrée dans Portier de nuit, le film heureusement vite oublié de Liliana Cavani, puise sans doute dans ses souvenirs du sadisme nazi et de l'horreur absolue - un teenager face aux cadavres, un jeune homme confronté trop jeune à la barbarie absolue, qui en gardera une sorte de distance ironique toute sa vie.
«The Servant». Le teenager, le jeune premier idéal, c'est vite son rôle de prédilection dans une bonne trentaine de comédies populaires anglaises (1950-1965), des films tellement britanniques qu'on les a rarement vus en France, où il campe un personnage de jeune premier trop fin, trop beau, déjà ambigu, entre Alain Delon et Jean Marais. «Je n'avais pas envie de devenir une Loretta Young anglaise», dira-t-il plus tard avec son humour camp, pour expliquer les rôles ambigus et provocants qu'il choisit alors d'incarner: le Cavalier noir, Victim, et surtout The Servant, première collaboration avec Joseph Losey, expérience sado-maso pour petits-bourgeois vite choqués, parfum de scandale, script du jeune Harold Pinter. The Servant aurait été le rôle de sa vie si, sept ans plus tard, Dirk Bogarde n'avait pas tourné pour Visconti Mort à Venise, son film le plus étrange, à la fois sublime et niais, pompeux et précis, extraordinaire traversée homosexuelle d'une ville d'eau sous la pluie.
Visconti, Resnais, Fassbinder. Homosexuel, Bogarde l'est, le sera, le restera, l'incarnera. Rencontré à Paris en 1983 pour la promotion de son second livre, Des voix dans le jardin (Acropole), il nous étonnera par un mélange ahurissant de dignité et de vulgarité, passant en une fraction de seconde de ses allures d'aristo (ou de majordome) à des provocations vulgaires, blagues agressives ou scato, à la manière d'un Oscar Wilde prétechno. Avant d'en arriver à cette retraite littéraire aux environs de Grasse, villégiature idéale pour Anglais richissimes, Dirk Bogarde aura, en une petite quinzaine d'années, su utiliser au mieux son physique charmant de vieux jeune homme équivoque. Quatre Losey de qualité, The Servant, Pour l'exemple, Modesty Blaise et surtout Accident (1967), brûlot pré-68, sans doute son chef-d'œuvre, insensé mélodrame amoureux universitaire, plus anglais que le plus anglais des films, servi par une distribution idéale: Stanley Baker, Michael York, Delphine Seyrig et la radieuse et inoubliable Jacqueline Sassard.
Visconti, Resnais, Fassbinder: trois grandes signatures pour une fin de carrière judicieusement prématurée (on oublie Justine, médiocre adaptation de Lawrence Durrell par Cukor). De dos, étonnant, irrémédiable, dans les Damnés (Visconti, 1969), littéraire dans Providence (Resnais, 1976), nabokovien dans Despair (Fassbinder, 1977), trois films un tantinet surjoués, volontiers grandiloquents, dans lesquels Dirk Bogarde se promène dans des vêtements amidonnés, bien décidé à laisser au cinéphile deux ou trois souvenirs grandioses. Rien n'y fera. C'est bien Mort à Venise (1971), formidable mélo d'amour aux allures de tarte tatin, qui surnage comme un dessert inévitable dans une carrière trop dispersée pour être totalement honnête.
Le «Mort à Venise». Le rimmel coule. Lentement, il coule. Inexorablement, il ruisselle. Le fond de teint se défait, l'homme panique peu à peu de se sentir vieillir, de se sentir mortel, de se sentir mourant. Les intellectuels savent que cet homme, c'est une copie de Gustav Mahler, un sosie fragile, une ombre de cinéma, un doux vampire. Les autres, le petit peuple, n'en pleurent pas moins de ne même pas savoir qui était Mahler. Ils sanglotent au spectacle pathétique de ce grand-bourgeois guindé, découvrant l'amour trop tard, de ce vieux jeune homme qui bande trop fort pour un adolescent italo-suédois qui lui montre ses fesses et ses yeux dans ses rêves, à chaque coin de rue. Que fait-on de ce désir-là? Que fait-on de ces yeux-là, de ces fesses-là ?
Seul le génie de Dirk Bogarde, surmené, fragile, tremblant, donna un temps du liant à la sauce Visconti, au génie chromo d'un prince trop brechtien, trop dégoûté, trop réaliste, le trop sentimental Luchino Visconti. Si son Mort à Venise, leur Mort à Venise plutôt, ne nous écœure pas aujourd'hui, des années-lumière après notre détestation première, des années après notre écœurement inaugural, nos haut-le-cœur sincères, comme devant toute pâtisserie trop crémeuse, même la plus belle, même la plus appétissante, la plus viennoise, si nos haut-le-cœur se dissipent, si l'émotion nous gagne, nous regagne in extremis, nous submerge, c'est à cet homme-là, un petit Anglais trop frêle, trop sentimental, trop coincé, un pédé ordinaire, un serviteur brechtien, un Servant sublime, qu'on le doit.
Tu n'es pas mort Dirk, tu nous pètes encore au visage, tu rigoles de tes yeux chinois, ton parfum est lourd, entêtant, capiteux. Tu es la plus belle femme du monde, un bel adolescent, un Anglais trop stylé. On suit le thé sur tes lèvres, ton thé si anglais, ton thé trop sucré. Quelques gouttes de lait tombent lentement, inexorablement, sur tes lèvres trop rouges. La mort t'embrasse sur la bouche. Tu es beau. C'est comme ça qu'on t'aime.
Source : Louis Skorecki de la Libération.
SES RÉCOMPENSES :
1990 - Pour : DADDY NOSTALGIE - Prix du meilleur acteur - Valladolid International Film Festival, Espagne.
1965 - Pour : DARLING - BAFTA - Meilleur acteur anglais - British Academy Awards, Royaume-Uni.
1963 - Pour : LE SERVITEUR - BAFTA - Meilleur acteur anglais - British Academy Awards, Royaume-Uni. |