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Dullin est le dernier d'une famille savoyarde de dix-huit enfants. Le petit Charles quitte le séminaire de Pontsin pour gagner sa vie et, à la suite de diverses catastrophes familiales, dont la vente du domaine après le décès des parents, monte à Paris en l'été 1904.
Un bref séjour au conservatoire de Lyon l'avait confirmé dans sa vocation d'acteur et il s'était alors plongé avec passion dans les œuvres des dramaturges contemporains. Mais ce sont des mélodrames qu'il interprète dans les théâtres de quartier parisiens. Province, théâtre forain, cabaret montmartrois, lecture de poèmes dans la cage aux lions d'un cirque, l'Odéon d'Antoine où il se frotte à Shakespeare...; bref, un chemin plus tortueux que pittoresque, jusqu'au 5 avril 1911 où il triomphe dans Smerdiakov des Frères Karamazov au théâtre des Arts de Jacques Rouché. Ensuite, il y a Copeau au Vieux-Colombier, la guerre, Copeau à New York, Gémier... , et, en 1921, le premier spectacle personnel, avec une pièce d'Alexandre Arnoux, Moriana et Galvan, dans un appartement du boulevard Pereire ! C'est avec le même auteur et Huon de Bordeaux que, l'année suivante, Dullin inaugure l'"Atelier" de la place Dancourt, après que sa femme a vendu tout ce qu'ils possédaient. Sa carrière d'animateur se déroulera dorénavant sous le signe de la pauvreté, non qu'elle ne rencontre pas le succès, mais ce mot seul suffit à irriter Dullin: il a davantage soif de découvertes que d'argent, et ne regarde pas à arrêter un spectacle qui attire tout Paris dès lors que c'est pour lancer un nouvel auteur auquel il tient.
Que d'ingratitudes! :
L'acteur Dullin est handicapé par la minceur de ses moyens, on peut même ajouter par ses disgrâces physiques. La voix est voilée, frêle, le visage anguleux et chafouin, la silhouette courbée. "Le drame de ma vie, avoue-t-il, c'est mon dos rond; je ne peux pas jouer les rôles où l'on regarde le ciel." L'école du mélodrame, devant des salles impitoyables, lui a beaucoup appris, notamment sur la maîtrise de la respiration. Et puis, il a travaillé, énormément travaillé, d'abord à perfectionner sa diction, ensuite à "saisir" ses personnages au plus profond d'eux mêmes, loin de tout naturalisme, à extérioriser leur âme. C'est grâce à cette exigence que, bien des années après, il reste inoubliable pour ceux qui l'ont vu dans Harpagon, Volpone, Riichard III, Lear...
Le cinéma, parfois, garnit la caisse de l'Atelier autour de laquelle dansent les créanciers. Mais Dullin n'a commencé à tourner qu'à trente-cinq ans et, en vingt-sept ans, il n'est appelé que quinze fois dans les studios. Pourtant, il est étonnant dans toutes ses apparitions, encore que les cinéastes français lui confient rarement le rôle principal. Dans Volpone (M. Tourneur, 1940), il ne joue même pas le rôle-titre, qu'il a créé, mais celui de Corbaccio. Les Américains étaient prêts à l'adopter. Quel autre artiste aurait, comme lui, après des triomphes mondiaux dans Le Miracle des loups (1924) et Le Joueur d'échecs (1926), tous deux de Raymond Bernard, refusé le pont d'or offert par Hollywood?... Dullin préfère son merveilleux théâtre' de quartier, les textes, les comédiens, les étés dans sa maison de Néronville où il enferme les auteurs, afin qu'ils livrent leurs dialogues à temps. Ainsi Achard, un de ses auteurs favoris avec Aristophane, Ben Jonson, Molière, Pirandello, Salacrou, Shakespeare.
Après la faillite de l'Atelier et l'échec financier du théâtre Sarah-Bernhardt (de 1941 à 1947), Dullin termine sa carrière comme il l'a commencée, en simple acteur, grâce à Marguerite Jamois au théâtre Montparnasse-Gaston- Baty et aux tournées de Jean Richard. Fin 1949, alors qu'il s'exténue à jouer Harpagon, il doit être transporté dans un hôpital, où il meurt, le 11 décembre.
C'était à Dullin (et Gémier) qu'Artaud s'était adressé en 1920, dès son arrivée à Paris. Jouer lui était alors indispensable pour établir ses projets d'identification du spectateur et du spectacle. Ces théories sont résumées dans Le Théâtre et son double.
Pour le cinéma, il écrit sept scénarios, dont un seul, La Coquille et le clergyman, est réalisé, en 1928, par Germaine Dulac. Quant à l'acteur Artaud, il n'a jamais droit à des rôles de premier plan, mais sa morphologie particulière, son œil "de fer".., son ardeur douloureusement contenue font de chacune de ses apparitions un événement. Il tourne dix films seulement, dont le Napoléon de Gance (1926), avec le personnage de Marat, La Passion de Jeanne d'Arc, de Dreyer (1928), où il est le moine demandant à Jeanne, quelques minutes avant son supplice, si elle se croit toujours l'envoyée du Seigneur.
En 1937, celui que Barrault appelle le "Van Gogh du théâtre" occupe un music-hall, les Folies-Wagram, pour Les Cenci, première démonstration d'un
"théâtre de la cruauté" qui s'arrêtera là. Cet échec creusera encore davantage, chez Artaud, "le rictus du rire" sur un visage de crucifié. (Barrault).
Source : Didier Thouart et Jacques Mazeau. les grands seconds rôles du cinéma français. - Fait le 21 février 2011 par Philippe de CinéMémorial.
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