Hommage à ARLETTY, dans une extrait "Hôtel du Nord"
Ajout de la vidéo le 20 juillet 2009 par Philippe de CinéMémorial
Née Léonie Bathiat, d'un père conducteur de tramways et d'une mère lingère, Arletty ne connut la célébrité au cinéma que tardivement. Sa beauté grave, presque tragique, son maintient, sa voix toute en rupture de ton, impétueuse ou mélancolique, brouillèrent les images qui la réduisaient à de faciles stéréotypes. Son interprétation la plus marquante reste sans conteste celle de Garance dans Les Enfants du paradis (1944), même si la fameuse réplique d'Hôtel du Nord (1939) : « Atmosphère, atmosphère... », lui ouvre l'accès au Paris populaire.
Elle connaît une enfance heureuse : la vie quotidienne à Courbevoie, coupée de séjours en Auvergne, s'écoule doucement. La mort de son père en 1916 perturbe l'ordre établi. La voici, avec sa mère, tourneuse d'obus, puis dactylo en 1917, mannequin en 1918 et débute au théâtre en 1920 dans des revues comiques. En1914 elle perd son amour, parti à la Première Guerre mondiale.
« Mince comme un haricot vert », d'après son ami Rip, elle devient mannequin avant que deux hommes infléchissent son destin. L'un, confiant dans l'intelligence de sa protégée, affine son goût, lui apprend ce qu'est la beauté. L'autre, Paul Guillaume, lui ouvre le théâtre avec deux recommandations : la première pour l'Odéon, la seconde pour les Capucines. Elle choisit par hasard les Capucines. Le directeur, Armand Berthez, la jauge et l'engage. Dans ce théâtre bonbonnière suprêmement mondain, Arletty (ainsi l'a baptisée Berthez) parfait ses gammes et s'ébroue dans le Paris des Années folles. Elle joue les revues qui, en déployant un éventail de scènes et de tableaux, passent au crible l'actualité politique ou scandaleuse. Sur la scène minuscule, la troupe féminine danse un peu et détaille des couplets irrévérencieux. À ces jeux, des spécialistes comme Rip, Mirande ou Quinson – Guitry, un peu plus tard – gagnent à tous les coups. Arletty se hasarde au cabaret, où sa voix, plus acide que l'oseille, entretient la bonne humeur. Aussi va-t-elle, dès 1928, s'épanouir dans l'opérette et ravir Maurice Yvain (Yes), Gabaroche (Azor, 1932), Raoul Moretti (Un soir de réveillon, 1932), Reynaldo Hahn (Ô mon bel inconnu !, 1932), Christiné (Le Bonheur, Mesdames, 1934). Colette, critique dramatique, braque sa jumelle noire sur Arletty et vante « son regard chaviré et sa séduction directe ».
L'âge d'or du cinéma français.
Entre-temps, le cinéma a accédé au parlant. Arletty débute avec La Douceur d'aimer (R. Hervil, 1930), s'y trouve hideuse, récidive avec Un chien qui rapporte (J. Choux, 1931). En 1936, Édouard Bourdet l'associe, au théâtre, à Victor Boucher et à Michel Simon : c'est le triomphe de Fric-frac, de ses truands pour rire, de son argot à l'usage des gens du monde. En 1939, Fernandel remplace Victor Boucher pour l'adaptation cinématographique de Maurice Lehman et Claude Autant-Lara. Immuable, Arletty, superbe de malice et d'autorité, rivalise de verve avec ses partenaires. Guitry l'intègre au prologue de Faisons un rêve (1937), la noircit pour camper la reine d'Éthiopie des Perles de la couronne (1937), noue à sa taille le tablier de la soubrette de Désiré (1937). Pourchassée par la caméra, elle n'oublie pas le théâtre : L'École des veuves de Cocteau, Crions-le sur les toits de Guitry remplissent l'ABC et la Madeleine.
Elle avait rencontré Marcel Carné, alors assistant de Feyder, sur le plateau de Pension Mimosas (1934). Préparant avec Jeanson l'adaptation du roman de Dabit, Hôtel du Nord, Carné souhaite équilibrer le couple désespéré formé par Annabella et Jean-Pierre Aumont avec le duo Jouvet-Arletty, inattendu et brillantissime. « Atmosphère, atmosphère... », la réplique de Jeanson sera suivie de « pas folle la guêpe », trouvaille d'Yves Mirande pour Circonstances atténuantes (J. Boyer, 1939) où, sur un air de java, Arletty fredonne Comme de bien entendu. Elle chante encore dans Tempête (Bernard-Deschamps, 1940), mais glisse avec Le jour se lève (M. Carné, 1939) vers l'amertume et la sensibilité.
L'occupation pèse sur Paris. La liaison d'Arletty avec un haut gradé de l'armée allemande la pousse à fréquenter la fine fleur de la collaboration, ce qui lui vaut des avanies lorsqu'elle reprend Voulez-vous jouer avec moâ de Marcel Achard. Roger Richebé, dès 1941, l'avait métamorphosée en Madame Sans-Gêne. Habillée à ravir, elle retourne aux comédies boulevardières. Cependant, Prévert et Carné ne l'oublient pas. Après qu'ils l'ont transformée en androgyne pour Les Visiteurs du soir (1942), elle devient enfin Garance, sphinx dont le sourire bouleverse la vie de quatre hommes. Garance, qui révèle une artiste dans sa plénitude et couronne sa carrière (Les Enfants du paradis, 1944). Mais elle va subir les vicissitudes de la Libération, la prison, l'éloignement de la scène et des studios. Elle accepte tout avec sérénité. Le temps de pénitence achevé, le théâtre lui permet de réaliser des créations (Un tramway nommé Désir, 1949 ; La Descente d'Orphée, 1959 ; Un otage, 1962), voire de belles reprises (Les Monstres sacrés, 1966). Mais le cinéma la néglige. Émouvante dans L'Air de Paris (M. Carné, 1954), elle est pourtant irrésistible dans Maxime (H. Verneuil, 1958). Rien de comparable toutefois avec les titres qui firent sa gloire. Peu à peu sa vue s'éteint. Sans plaintes et s'intéressant encore à toute chose, elle abandonne ce qui avait été sa vie. Sûre néanmoins, grâce au souvenir admiratif de ses fidèles, d'avoir marqué l'époque et donné sa juste valeur à l'adjectif inégalable.
Source : Encyclopédie Universelle - Fait le 29 septembre 2010 par Philippe de CinéMémorial.
|